Alors que le Salon de Genève vient d’ouvrir ses portes, les dirigeants des marques horlogères suisses sont dans la plus complète incertitude quant à l’avenir du marché horloger. Car en mettant fin à la stabilité du franc suisse par rapport à l’Euro, la banque nationale suisse a provoqué un véritable séisme. Valant auparavant 0,80 €, le Franc suisse vaut désormais environ 1 €. Conséquence, les prix à l’exportation vont s’envoler, avec parfois des augmentations de 20 à 30%. C’est donc une très mauvaise nouvelle pour le tourisme et surtout, en ce qui nous concerne, l’horlogerie. Ceux qui souhaitaient s’acheter une montre dans les prochains mois devraient le faire sans plus attendre, au risque de voir leurs économies insuffisantes. Et ceux qui imagineraient qu’il s’agit d’une bonne nouvelle pour les horlogers allemands ou français se trompent complètement. Car à part peut être A. Lange & Söhne, toutes les marques de l’UE s’approvisionnent en partie en Suisse. Des marques françaises comme Michel Herbelin ou Pequignet devraient ainsi augmenter leurs prix. Et ce n’est pas avec une telle actualité que Lip équipera ses montres autos en mouvements suisses… Ce sera donc de plus en plus difficile de trouver des montres européennes à moins de 500 et même 1000€… Pour illustrer l’ambiance des horlogers, je vous propose de lire la lettre ouverte d’Édouard Meylan, CEO d’H. Moser & Cie, adressée au président de la banque nationale suisse:

Lettre ouverte à Monsieur Thomas Jordan, président de la Banque nationale suisse, de la part des entrepreneurs de H. Moser & Cie

Cher Monsieur le Président,

Je tenais à vous remercier personnellement et publiquement de votre décision d’abolir le cours plancher de 1,20 franc suisse pour 1 euro.

Ce matin, quand je me suis réveillé, j’étais en proie à un sentiment étrange.Alors que je prenais connaissance des nouvelles, je me demandais « que vais-je bien pouvoir faire aujourd’hui ? », à côté bien évidemment de nos tâches habituelles en ce mois de janvier. Il n’y avait pas d’annonce de nouveau conflit, aucune grosse actualité à propos de la baisse des marchés émergents, ni, fort heureusement, de nouvelle attaque terroriste.

Je suis un entrepreneur et dirige une petite manufacture horlogère appelée H. Moser & Cie., basée dans le canton de Schaffhouse. Chez H. Moser & Cie., notre signature est « Very rare ». « Very rare » parce que nous produisons 1’000 montres par année, parce que nous sommes des entrepreneurs au sein d’un groupe indépendant et familial qui emploie 55 personnes, et parce que nous sommes une manufacture dans le véritable sens du terme, concevant et produisant entièrement nos montres ingénieuses.

En tant qu’entrepreneur dans une petite compagnie suisse, j’aime les défis. Qu’ils soient générés par la pression exercée par les grands groupes de luxe en matière d’approvisionnement ou de distribution, ou encore liés à la bataille quotidienne que nous livrons pour faire plus avec de petits budgets face à l’avalanche de publicité et de grand marketing. Et bien aujourd’hui, Monsieur le Président, votre décision spectaculaire a encore rendu les choses plus complexes : en effet, 95% de notre production est vendue à l’étranger et à des clients autour du monde – hors de Suisse. Je profite d’ailleurs pour mentionner, de manière concrète et transparente, que les premiers détaillants ont annulé leurs commandes suite à votre annonce.

Ainsi, ce matin, à 10h38, quand mon directeur financier m’a envoyé un email intitulé « Breaking News », j’ai pensé : « Enfin quelque chose à faire ! ». Quelque chose qui va me forcer à trouver des solutions pour poursuivre notre croissance, améliorer notre rentabilité et assurer la pérennité de H. Moser & Cie., garantissant le travail de mes 55 collaborateurs.

En fait, une pensée m’a traversé l’esprit : pourquoi ne pas tout simplement déménager à 2 kilomètres, en Allemagne, et continuer notre activité dans l’Union européenne ? Je ferais même d’une pierre deux coups puisque cela me permettrait de résoudre cet autre défi qui attend l’économie suisse à partir du mois de février, avec la diminution des permis de travail délivrés aux résidents de l’Union européenne – j’ai omis de précisr que 20% environ de mes employés sont allemands.

Alors laissez-moi vous faire un appel clair au nom de toutes les entreprises de petite et moyenne taille qui emploient de si nombreux collaborateurs suisses : je suis convaincu que vous avez un plan qui va nous aider à traverser tout ça sur le long terme. Parce que, si tel n’est pas le cas, comme beaucoup d’autres merveilleuses créations suisses, les montres H. Moser risquent de devenir vraiment très très rares…